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Crise en Guyane française

La Guyane connaît actuellement une crise exceptionnellement grave.
Oubliés parmi les oubliés, les peuples premiers de ce département français d’Amazonie, souffrent toujours plus du manque de reconnaissance de l’état français comme des autres composantes de la société guyanaise. La culture autochtone est toujours plus laminée par les influences extérieures, les chercheurs d’or illégaux venus du Brésil ou du Surinam, le Prosélytisme religieux, l’inadaptation des lois de la république à l’univers des peuples premiers des forêts comme des régions côtières de la Guyane.

Chaque année, les suicides de jeunes adultes s’ajoutent les uns aux autres, dans de dramatiques proportions, plongeant les communautés dans la tristesse et le désespoir.

Aujourd’hui, André Cognat, plus connu sous le nom d’Antécume, fondateur du village d’Antécume Pata, partage depuis 1963 la vie et la destinée des Wayana . Cette ethnie amérindienne habite depuis toujours les forêts des régions frontalières de la Guyane, du Surinam et du Brésil.
Antécume nous livre ses réflexions sur la crise qui secoue aujourd’hui l’ensemble de la société Guyanaise dans toutes ses composantes et sur la situation des peuples premiers de cette terre française d’Amazonie.
Nous ne pouvons que vous inviter à lire avec attention et à diffuser le plus largement possible ce plaidoyer qui nous est adressé par André Cognat, un témoin exceptionnel qui nous éclaire sur la situation des peuples premiers de Guyane comme de l’ensemble de la société guyanaise.
[20 Avril 2017]
Crise en Guyane. Quelques éléments de réflexion.

Le 9 décembre 1984 se tenait, durant 3 jours, les premières véritables journées Autochtones de Guyane, les six peuples Amérindiens se réunissant pour la première fois de leur histoire au village AWALA, dans une ambiance festive, afin de discuter, ensemble, de tous leurs problèmes et de l’avenir de leurs enfants. Et puis, soudain, « coup de tonnerre », Félix TIOUKA, président de l’Association des Amérindiens de Guyane, dans une salle remplie, lance « une adresse solennelle au Gouvernement et au Peuple Français » pour la Reconnaissance Officielle des Peuples Amérindiens et de leurs Droits en tant que Peuples Premiers afin de leur permettre de retrouver toute leur Dignité et de construire un avenir acceptable pour les générations futures. Aucune violence, mais des propos vigoureux et des mots forts choisis pour dénoncer l’histoire de cette société dominante se considérant à elle seule comme l’unique et véritable civilisation voulant imposer une nouvelle forme de vie sans tenir compte d’une réalité Amérindienne. Tout cela dit avec force, SANS AUCUNE HAINE, mais avec « SEULEMENT LA COLERE DU JUSTE ».

Invité, faisant partie d’une délégation Wayana, j’ai eu le Privilège, le Bonheur et la FIERTE d’assister et de participer à ces journées historiques pour les Peuples Amérindiens de la Guyane. J’en garde au fond de mon cœur une émotion profonde car, pour la première fois, un Amérindien OSAIT parler avec clarté, sans aucune ambiguïté ni démagogie, dénonçant la négation des Droits ancestraux par l’Etat tout en réaffirmant la VOLONTE absolue que l’on tienne compte des revendications formulées afin que les Peuples Amérindiens ne soient plus considérés comme des peuples inférieurs mais bien comme les véritables PEUPLES PREMIERS essentiels dans la constitution du Peuple Guyanais. Je garde aussi en mémoire (hélas !) le mépris des représentants de l’Etat qui n’ont pas voulu comprendre la justesse des revendications en quittant la salle avant la fin des propos tenus, avec lucidité et courage, par notre grand leader Amérindien pour lequel je garde une profonde estime et une fraternelle amitié. Cruelle désillusion pour ceux qui, comme moi, croyaient, naïvement il est vrai, en une France Généreuse à l’avant-garde des Droits de l’Homme et qui espéraient aussi un soutien et une véritable solidarité des autres Peuples de Guyane. Et pourtant, les droits des premiers occupants, le multiculturalisme et donc l’EGALITE DE TOUS doivent constituer les principes fondamentaux du peuple Guyanais.

En 1988, suite à la visite, à Antecume pata, du conseiller du ministre des Dom Tom qui était à la recherche d’une « Action percutante et emblématique » pour les 200 ans de la commémoration de la Révolution Française et de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (Hélas, en « oubliant » déjà le féminin de ces deux mots !), j’ai suggéré (espérant ne pas être le seul) que la France profite de cette occasion pour signer(enfin !) la convention N° 169 de l’OIT ratifiée déjà par de nombreux pays. J’ai également osé (propos bien évidemment jugés inacceptables mais vrais) affirmer que, pour l’instant, le combat semblait le même entre le dictateur PINOCHET et F. MITTERRAND, notre président, puisque le Chili et la France n’étaient toujours pas signataires de cette convention internationale en faveur des Peuples Premiers. Hélas (une nouvelle fois), le Président et son Gouvernement ont privilégié de très nombreuses festivités plutôt que de reconnaitre des réalités historiques valables aussi ailleurs dans d’autres territoires de la République. Perdre une si belle opportunité qui aurait apporté un peu d’Espoir et de Dignité semble incroyable.

En 1992, j’ai été contacté afin que je puisse définir les éventuelles propositions festives de YEPE pour commémorer les 500 ans de la découverte des Amériques, avec évidemment un budget qui serait à la hauteur de cet évènement. Je suis resté abasourdi devant une telle démagogie, 1492 étant d’abord, pour moi et beaucoup d’autres sans nul doute, une date qui marque le début de l’aliénation et disparition de nombreux Peuples Amérindiens. Il aurait été bien, cette année-là, d’organiser des manifestations de grande ampleur pour soutenir des Peuples auxquels les droits à la Reconnaissance de leurs terres étaient toujours refusés. Nouvelle occasion manquée.

Ces justes revendications des Peuples Amérindiens ne mériteraient-elles pas la TOTALE SOLIDARITE et le SOUTIEN de l’ensemble du Peuple Guyanais ?

Et pendant ces périodes, sur l’année 1980, 10 JEUNES WAYANA SE SUICIDENT…

Vingt-ans plus tard, toujours sur une année, UNE DOUZAINE DE NOS JEUNES (DONT QUELQUES JEUNES FILLES), suivent le même chemin tragique…

Entre ces deux périodes, chaque année plusieurs disparitions identiques…

Depuis l’année 2000, la litanie des suicides continue inexorablement sur le Haut Maroni et aussi, hélas, sur l’Oyapock…

Depuis fin février et mars 2017, 2 nouveaux suicides (un jeune homme en pays Wayana, une jeune femme à Camopi), ainsi que 3 autres jeunes qui ne doivent la vie qu’à une intervention rapide et efficace de membres de leur famille.

Pratiquement toutes les familles sont touchées et pleurent leurs disparus dont la liste s’allonge de plus en plus dans une indifférence presque totale et coupable de la part des responsables (le sont-ils vraiment ?) qui sont loin, très loin de mettre en place toutes les actions nécessaires, afin de redonner CONFIANCE ET ESPOIR à notre jeunesse. Je suis profondément atterré, bouleversé, choqué, désemparé et j’ai envie, aujourd’hui, de vous montrer un peu de mon (notre) EMOTION, de ma (notre) DOULEUR, mon (notre) DESESPOIR, et ma (notre) JUSTE COLERE.

L’AVENIR des jeunes Amérindiens de l’intérieur (qui font partie intégrante de notre jeunesse Guyanaise) ne mériterait-il pas d’être considéré aussi comme l’une des toutes premières priorités pour la Guyane ?

Alors, je veux dire maintenant que, bien sûr, je soutiens toutes les revendications affichées clairement ces derniers jours, en regrettant néanmoins le manque de CONCERTATION et d’INFORMATION, avec une partie de la Guyane de l’intérieur, pour des manifestations concernant la totalité des différents Peuples qui font la véritable richesse de Notre Guyane. Tous les représentants de l’Etat (Premier ministre, ministres, Préfets, Sous-préfets et autres), les Hommes politiques, les Responsables des différentes administrations et autres personnalités, de passage à Antecume pata, repartent avec une idée assez précise des efforts nécessaires à mettre en place pour aider les peuples des 2 grands fleuves de notre pays ; pour quel résultat !!! Monsieur le Sous-préfet de Saint Laurent du Maroni qui, habituellement, visite assez régulièrement tous les villages du fleuve avec une forte délégation des différents services de l’Etat permettant ainsi (au moins chez nous) d’essayer de trouver des réponses à nos problèmes le sait fort bien. Il sait également que, malgré ses efforts, il reste beaucoup à faire…

Il y a, tout le monde le sait fort bien également mais je crois utile de le rappeler, 2 Guyanes : la Guyane du littoral, avec comme emblème sa base spatiale et sa haute technologie et la Guyane de l’intérieur avec les clichés habituels exotiques sur ses différentes populations. La première se développe un peu, malgré tout, sans pour autant réussir à rattraper les retards qui s’accumulent dans tous les domaines et qui nécessitent, je suis le premier à en convenir, des réponses fortes avec des engagements importants, précis et rapides de l’Etat. Mais que dire de cette deuxième Guyane et de ses habitants (les « Oubliés de la République » pour certains) vivant dans des conditions extrêmement difficiles avec des taux de chômage que l’on n’ose pas finaliser tellement ils sont effarants ; cette Guyane de l’intérieur qui revient à la mémoire de certains politiques, comme par hasard, au moment d’une élection (je salue néanmoins les quelques rares qui s’efforcent d’être un peu à notre écoute) et qui faute d’une réelle structure de désenclavement se trouve dépendante d’une activité aérienne ayant forcément un coût important pour les personnes (déjà défavorisées) et les biens de première nécessité malgré une aide de la CTG (à mon arrivée en Guyane, en 1961, on parlait déjà d’une route Cayenne-Maripasoula et de la possibilité d’un train entre Cayenne et St Laurent !!!). Que dire pour ceux qui vivent dans cette Guyane profonde et qui, pour certains, sont toujours dans l’attente d’un Titre de Séjour depuis parfois quelques dizaines d’années (et pourtant, un recensement officiel des villages Amérindiens de ht Maroni demandé par Monsieur BERCK, procureur de la république, en 1996, sous l’égide de la Gendarmerie de St Laurent et avec ma participation bénévole, devait déboucher, pour les « bénéficiaires » d’un Jugement Supplétif, d’un Titre de Séjour de 10 ans accordé GRATUITEMENT !) ; que dire de ces jeunes qui « galèrent » pour obtenir un titre de séjour d’UN AN et qui attendent parfois plus de SIX mois cette carte, « sésame » indispensable pour la poursuite de leurs études sur le littoral ; et que dire de ceux qui ne peuvent continuer faute de papier ! Il me serait possible d’énumérer encore et encore les très nombreux problèmes de nos villages et des populations du fleuve en général même si l’on pourrait alors me comparer à un perroquet qui répète, ressasse et réaffirme les mêmes choses depuis déjà cinquante ans !

Alors OUI, encore une fois, il faut continuer à revendiquer FORTEMENT mais surtout, malgré tout, calmement et SANS AUCUNE VIOLENCE (qui ne pourrait qu’exacerber les passions, créer la division et rajouter d’autres difficultés). Pensons à un immense personnage, reconnu par la Guyane, Nelson MANDELA, qui malgré son emprisonnement, malgré toute la barbarie, l’ignominie et la violence d’une république raciste à toujours œuvrer pour la Réconciliation et la Fraternité. C’est pourquoi, je m’autorise à croire qu’il y a sûrement une autre façon de revendiquer, après les manifestations de force de ces derniers jours. Il semble en effet évident qu’une très grande partie des habitants souffrent de ces grèves, ne pouvant plus se déplacer, se ravitailler correctement, travailler pour nourrir leur famille ; n’oublions pas également les plus démunis qui, eux, ne bénéficient malheureusement d’aucune solidarité. Et puis, aussi et surtout, je pense à tous nos enfants non scolarisés qui accumulent leur retard, aux collégiens, lycéens et universitaires qui doivent passer des examens et qui seront donc encore plus défavorisés . C’est à eux (l’Avenir de notre Guyane) que nous devons penser en priorité car c’est surtout, j’ose le croire, pour eux et pour leur permettre d’avoir une vie meilleure et de réaliser leurs rêves que nous luttons tous ensemble. Je demande donc en toute humilité aux responsables de ces mouvements et à l’ensemble de nos élus (Président de la CTG, Parlementaires et Maires) de débloquer très vite la situation et de trouver d’autres moyens pour parvenir à la prise en compte des justes revendications permettant à tous les habitants de la Guyane de retrouver SERENITE et ESPOIR. Ma demande s’adresse également à tous les hauts représentants de l’Etat afin de ne pas rompre un dialogue mais au contraire d’écouter, de comprendre et de répondre le plus largement et favorablement possible aux aspirations de l’ensemble des peuples de Guyane.
André COGNAT
Antecume Pata, le jeudi 20 avril 2017