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ActualitésCambodge : les femmes autochtones prennent la défense de la forêtDans le Nord-Est du Cambodge, plusieurs groupes autochtones ont vécu pendant des siècles, préservant un écosystème forestier immense et extrêmement divers qu’ils ont maintenu intact, jusqu’aux dernières décennies où l’exploitation forestière massive a démarré.
Comme dans bien d’autres régions boisées du monde, les méthodes agricoles autochtones ont contribué à conserver la diversité biologique, et elles figurent parmi les plus durables que l’on connaisse. [14 Novembre 2008]
Le bouleversement de ce système écologique et social a de nombreuses conséquences pour les communautés et les femmes autochtones, comme l’explique une femme bunong de la région de Mondulkiri :
L’entreprise a coupé tous les arbres pour faire la plantation. Ils disent que les autochtones aussi coupent la forêt. Mais les autochtones ne font pas cela ! Avant de couper, nous consultons les esprits, nous essayons de comprendre dans nos rêves si les esprits sont d’accord, ensuite nous coupons quelques petites parcelles seulement pour nos cultures, et nous n’abattons jamais les grands arbres. En revanche, l’entreprise coupe tout, alors maintenant il n’y a plus d’arbres, ni d’animaux ni même de plantes. Il y avait six grandes forêts dans les alentours, et beaucoup d’animaux sauvages ; nous y trouvions des légumes, des médicaments, de la résine, des racines, du poisson, des fruits. À présent, la forêt a été coupée et les esprits chassés, de sorte qu’ils n’aident plus la communauté. Les personnes âgées ont maintenant du mal à se faire respecter par les jeunes. Avant, les esprits étaient autour du village et les jeunes étaient plus respectueux. Les esprits n’aident plus la communauté, même pas quand nous manquons de vivres ou en cas de maladie. Nous avons peur des travailleurs de l’entreprise, peur des drogués, d’être violées, et qu’ils viennent battre les nôtres. Ces gens-là sont dans les parages depuis deux ans ; nous allons partout accompagnées par les hommes, parce que nous avons peur. Ils ne respectent pas les femmes, et nous avons peur que les hommes du village deviennent comme eux, surtout les jeunes. En plus de bouleverser l’environnement écologique, les plantations commerciales ont de dures répercussions sur les communautés. L’immigration massive de travailleurs qui a lieu lorsqu’on établit une plantation provoque la surexploitation de ressources comme le gibier et les poissons, qui deviennent rares et moins accessibles aux populations autochtones. La venue des immigrants provoque l’arrivée d’autres personnes non autochtones, en tant que fournisseurs de services, et cela risque fort de modifier l’équilibre démographique de la région. Les travailleurs des plantations étant surtout des hommes, les services sexuels commencent à proliférer dans la zone, ce qui contribue à dévaluer le statut des femmes en général et à introduire une dominante masculine dans la vie sociale. D’après une femme tampuan de la région de Ratanakiri, il n’y a plus de forêt par ici, nous n’avons que des plantations de caoutchouc. Maintenant tout le monde veut vendre ses terres ; ils veulent planter des noix de cajou, du soja ou du manioc. D’abord ils vendent la terre au niveau du district. Les gens se sont plaints de ces ventes, mais ils n’ont pas pu récupérer leurs terres. À présent les gens du village suivent leur exemple et veulent vendre leur terre aussi. Ils pensent que s’ils ne vendent pas, les entreprises vont leur prendre la terre de toute façon. Les hommes veulent vendre leurs champs, ils n’écoutent plus les femmes, ils veulent de l’argent. Ils répondent à leurs aînés : ‘c’est à nous de décider si nous voulons vivre autrement, ce n’est pas votre affaire...’ Ils n’écoutent pas les anciens et ils vendent leurs champs ; ensuite ils envahissent la terre de quelqu’un d’autre, il y a des disputes, ils disent que c’est une affaire privée et non un problème de la communauté, et des tas de conflits éclatent entre les gens et entre les femmes et les hommes. Les hommes boivent, et quand ils n’ont pas d’argent ils vendent des morceaux de terre pour payer leurs dettes ! Ils deviennent pauvres, et ensuite ivrognes. Les familles sans terre se mettent à boire beaucoup, elles sont toujours ivres. C’est au sein des communautés que l’exploitation commerciale des forêts a les conséquences les plus dramatiques. Les valeurs que comporte cette forme de développement sont très destructrices du tissu social des communautés autochtones et des êtres humains en général. L’argent, l’individualisme, la concurrence et la surconsommation viennent rompre le pacte de solidarité qui anime ces communautés. Des divisions apparaissent entre ses membres, entre les jeunes et les vieux, entre les femmes et les hommes. L’économie de marché favorise les hommes, et ceux-ci semblent être plus facilement séduits par l’attrait de l’argent et de l’économie monétaire. Les femmes payent très cher ce bouleversement de leurs sociétés et de leurs valeurs. Leurs tâches augmentent, car les ressources qu’elles trouvaient tout près (bois à brûler, eau, légumes, matériaux pour l’artisanat, outils, médicaments, petits animaux, résine) ne sont plus à portée de la main. Lorsque les plantations arrivent, les autochtones doivent déplacer leurs cultures, ce qui oblige les femmes à faire de longues marches rien que pour arriver au champ et travailler dans la ferme de la famille. Si les hommes sont embauchés dans la plantation, les femmes restent seules pour s’occuper de la ferme. Leur travail fait manger la famille tous les jours, mais il est invisible et sans valeur parce qu’il ne s’inscrit pas dans le cadre de l’économie monétaire. Or, c’est à cause de ce travail que les entreprises peuvent maintenir les salaires des travailleurs des plantations à un niveau suffisamment bas pour être profitable pour elles. Dans le contexte masculin que cette forme de développement néocolonial est en train de créer, les femmes autochtones font un travail épuisant mais non reconnu, tandis que leur statut se dégrade de plus en plus. Pour les femmes, la forêt représente bien plus que la subsistance : elle représente aussi le plaisir, un lieu agréable où se rendre, l’amusement, une porte ouverte à l’imagination. Lun, une femme du Ratanakiri, l’explique ainsi : Nous, les femmes, nous aimons beaucoup la forêt, c’est frais et c’est amusant. Nous aimons y aller, nous n’avons pas peur et nous y passons des moments agréables. Nous y allions souvent et nous dormions dans la forêt quand j’étais enfant, avec mon père et mon oncle qui habite un village voisin. Nous nous amusions à attraper de petits poissons et des crabes dans les étangs, à chercher de la résine ou de jeunes bambous. Parfois nous trouvions quelques feuilles spéciales, et nous passions la nuit là pour collecter de la résine. Mais à présent c’est difficile parce qu’il y a l’entreprise, nous ne savons pas ce qui s’est passé, si la forêt a été vendue ou s’ils l’ont prise tout simplement, ils ont mis une clôture et un panneau pour interdire l’entrée. Lorsqu’on abat la forêt, on perd plus que les produits tangibles. Les forêts sont le refuge des esprits, la source de récits et d’épopées, un lieu de défis et d’aventures, et le repos qui attend tout le monde à la fin de la vie. Et cela concerne même les étoiles, comme le dit une fille kreung du Ratanakiri : Quand il y a beaucoup d’étoiles au ciel, certaines viennent dormir avec les filles, d’autres vont dormir avec les garçons. J’ai appris des anciens que les étoiles gardent la forêt. Voilà ce que je sais. World Rainforest Movement |
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