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Birmanie : le barrage de Tasang, catastrophe écologique et sociale

Keng Kham est une communauté de l’État de Shan située sur les rives du fleuve Pang qui descend de la montagne et se jette dans le Salween, dans le Sud de la Birmanie. Sa population était estimée à 14 800 personnes avant que l’armée birmane n’entreprenne en 1996 une campagne anti-insurrection qui a forcé les habitants à se déplacer ; la plupart d’entre eux se sont enfuis en Thaïlande. Aujourd’hui, il n’en reste qu’environ 3 000, répartis en 114 villages.
[22 Novembre 2009]
Pour ceux qui vivent encore à Keng Kham, la situation est constamment précaire. Les villageois doivent souvent se cacher des patrouilles de l’armée birmane pour éviter le harcèlement, l’extorsion, le travail forcé ou les interrogatoires. Néanmoins, ceux qui restent se débrouillent pour maintenir leur mode de vie traditionnel et leur culture dans cette zone qui, du point de vue écologique, est unique.

Or, un nouveau danger plane sur eux : le barrage de Tasang, le plus grand des cinq barrages que les gouvernements de la Chine, de la Thaïlande et de la Birmanie prévoient de construire sur le fleuve transnational Salween. Ce barrage va submerger 870 km2 au centre de l’État de Shan. Des dizaines de milliers de personnes seront déplacées par les barrages situés en amont, et un demi-million en subiront l’impact dans le delta en aval. Trois de ces barrages vont inonder des régions d’une diversité biologique exceptionnelle, et un autre submergera le territoire des derniers Yin Ta Lai, un peuple dont il ne reste que 1 000 représentants.

La plupart de l’électricité produite sera vendue à la Thaïlande ; elle rapportera donc de l’argent aux militaires au pouvoir en Birmanie mais ne résoudra pas le problème de la population qui subit une pénurie chronique d’énergie. Les habitants de Keng Kham seront directement touchés par le réservoir quand le barrage de Tasang sera terminé, puisque leurs 114 villages seront submergés, ainsi que leurs fermes alimentées par le fleuve, leurs temples sacrés dans les grottes, leurs chutes d’eau et leurs forêts intactes.

Les études concernant le barrage ont commencé en 1998, au moment de la campagne de réinstallation. Les investisseurs du projet, l’entreprise thaïlandaise MDX et le groupe chinois Gezhouba, sont pressés de commencer les travaux et ils ont déjà posé la première pierre. Or, l’instabilité de la zone qui entoure l’emplacement du barrage a retardé le projet. Le Sud et le Sud-Est du site sont contrôlés par l’Armée Unie de l’État Wa (UWSA), un groupe qui a accepté le cessez-le-feu.
Depuis le début de 2009, le régime birman exerce des pressions sur ces groupes pour qu’ils deviennent des forces garde-frontières entièrement soumises à l’autorité de l’armée birmane. Bien d’entre eux, dont l’UWSA, s’y opposent, semant des doutes sur la stabilité de ces territoires. Cela va menacer directement la sécurité de la principale route d’approvisionnement qui va de la Thaïlande au site du barrage et qui coïnciderait avec le tracé des lignes de transmission d’électricité.

Pendant ce temps, l’abattage se poursuit sans relâche autour du site du barrage. On y coupe tous les arbres de bois dur, dont le teck, pour les vendre en Chine et en Thaïlande. Les grumes sont transportées après la saison des pluies. De janvier à mai 2009, l’entreprise forestière Century Dragon de Tay Za, qui a des rapports étroits avec les généraux birmans, et la société Hong Pang, contrôlée par les Wa, ont exploité activement la forêt sur la rive orientale du Salween. Au départ, Thai Sawat ne prenait que les grands arbres de la zone mais les exploitants actuels coupent tout ce qu’ils trouvent.

La plupart des forêts de la région de Mong Pu Long ont disparu. Ces derniers temps, l’entreprise Hong Pang a commencé à construire, à l’ouest du Salween, entre Mong Pan et Tasang, une route pour extraire le bois. Dans plusieurs zones, on fait flotter les rondins sur le Salween pour les vendre en Thaïlande, ou sur le Mékong pour les vendre en Chine.

Le Réseau d’Action des Femmes Shan a documenté des cas de violences sexuelles commises par les troupes birmanes contre des centaines de femmes qui habitaient à proximité du site du barrage de Tasang, et il a dénoncé que “ la vie des femmes et la nature sont interdépendantes, parce que nous devons cueillir des légumes, du bois de feu et des médicaments traditionnels pour nourrir et soigner nos familles. L’environnement naturel doit être préservé pour la survie des générations futures et l’élément le plus important est l’eau de nos fleuves. Mais à présent, le gouvernement militaire birman va construire des barrages sur notre fleuve Salween, pour son propre avantage. Avant de les construire ils sont en train d’abattre les arbres et de faire une route pour transporter du matériel jusqu’au site prévu. En plus, le nombre des soldats affectés à la sécurité du barrage est en train d’augmenter. Cette situation rend les choses très difficiles et dangereuses pour les femmes qui dépendent de la forêt autour du barrage de Tasang“.

L’organisation Shan Sapawa Environment, qui exige que l’on arrête la construction du barrage, a publié le rapport “Les racines et la résistance“. En se centrant sur la valeur écologique unique de la zone de la communauté Keng Kham et sur la lutte de ses habitants pour survivre au milieu de la guerre civile, ce rapport vise à montrer les coûts humains potentiels et tout ce qui sera englouti par l’eau du barrage de Tasang.

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