Une mission d’ICRA s’est rendue au Viêtnam au mois de novembre dernier. Elle avait pour but de faire le point sur la situation des peuples minoritaires des hauts-plateaux centraux, mais également sur nos programmes de terrain initiés il y a de nombreuses années chez les Edê et les Sedang.
Nous nous sommes également rendus dans le nord du Viêtnam, vers la frontière chinoise, pour rencontrer les peuples montagnards, Hmongs, Lû, Dao Rouges, Han Hi, Tay, habitant ces contrées isolées.
Durant l’année 2025, le Viêtnam a été touché par quatre typhons majeurs affectant notamment les zones côtières, le delta du Mékong et les plaines intérieures. Des dégâts considérables et des morts par centaines. Nous n’avons eu à subir qu’une queue de typhon en passant dans la région de Da Nang, à proximité de la ville impériale de Hué. Les hauts plateaux, éloignés des côtes, sont heureusement moins touchés par les inondations. Nous avons passé une dizaine de jours dans le village Edê de Buôn Ako Dhong, dans la maison d’Ama Pi et de Mi Pi qui nous ont chaleureusement accueillis.
Sur les hauts plateaux
C’est dans ce village qu’avait été initié au tournant des années 2000 un programme de sauvegarde de la langue et de la culture Edê menacées par une vietnamisation rapide. Si les cours en langue vernaculaire Edê avaient été rapidement fermés sur ordre des autorités, le programme d’enregistrement des contes, des légendes, des chants et autres dits de justice auprès des anciens avait pu se poursuivre grâce à la ténacité de quelques Edê passionnés qui ont, durant des années, parcouru le pays Edê à la recherche des anciens ayant encore en mémoire une partie du patrimoine oral de ce peuple de tradition orale. Nous avons fait le point sur ce programme au point mort depuis quelques années, les anciens ayant disparu et les responsables ayant pris de l’âge… Mais quelques pistes ont néanmoins été tracées pour l’avenir proche…
Le village, auparavant entouré par une grande et belle forêt, a été “mangé” par la ville voisine de Buôn Mê Thuôt, qui, d’un petit bourg, est devenue une ville d’un demi-million d’habitants et principalement peuplée de Kinh, l’ethnie majoritaire au Viêtnam. Si les grandes maisons traditionnelles Edê, reconstruites après la guerre, ont été préservées, le village auparavant habité par une trentaine de familles Edê a vu s’installer de nombreuses autres familles, des parcelles de terrain ont été cédées, les anciens chemins goudronnés, l’élevage de poules et de cochons interdits, des équipements touristiques, homestay et restaurants, ont été construits par des familles Edê et Kinh ces dernières années. Quant à la langue Edê, si elle est encore parlée au sein des familles du village, la culture et surtout le mode de vie et la spiritualité sont hélas en voie de transformation rapide…
Chez les Sedang voisins, la situation est un peu plus nuancée. Les terres peu fertiles attirent moins les convoitises des migrants à la recherche de terre pour des cultures de rente, dont le café, en plein essor Nous avons pu retrouver les fils de Mr Kek, l’ancien chef du village de Buon Hang, décédé il y a quelques années, qui avait mis en place notre programme de soutien à ce petit village Sedang (forages de puits, achats de motoculteurs, achats de rizières et de cheptel aux familles les plus démunies, etc.). Depuis, la situation générale s’est améliorée, notamment avec l’arrivée de la culture du café dont les cours élevés ont permis une élévation du niveau de vie. Les puits ont été renforcés pour aller chercher l’eau encore plus profondément, des maisons en dur ont été construites, remplaçant progressivement les maisons typiques en bois des Sedang.
Malgré tout, les Sedang semblent conscients de la nécessité de conserver une relative autonomie grâce à une polyculture vivrière encore très répandue.
Hmongs, Dao, Lü, Tay, peuples des montagnes
Au nord de Hanoï, la vaste plaine qui entoure la capitale fait rapidement place à de vastes massifs montagneux jusqu’à la frontière chinoise à l’extrême nord du pays. Ces vallées encaissées et ces pentes abruptes sont le domaine des minorités montagnardes, largement majoritaires dans ces vastes zones à l’écart des régions très peuplées du reste du Viêtnam. Mis à part quelques villes et vallées fortement impactées par un tourisme que l’on peut qualifier de masse – Sapa, une petite ville de montagne il y a trois décennies, compte aujourd’hui 80000 habitants et plus de 350 hôtels… - le reste de la région reste à l’écart de la fuite en avant industrielle et agricole que connaît le reste du pays.
Les Dao Rouges, les Hmongs, les Lü continuent majoritairement leur mode de vie ancestral basé sur une agriculture vivrière très variée et riche de nombreuses espèces cultivées. Les Hmong et les Dao ont depuis deux millénaires transformé nombre de flancs de montagnes et de collines en de magnifiques et ingénieuses cultures en terrasses accueillant principalement la culture du riz, base de leur alimentation.
En fond de vallée, les Tay ont su, grâce à l’aide de noria en bambou pour l’irrigation, aménager les terrasses riches en alluvions accueillant des cultures diversifiées.
Les vêtements très colorés de ces minorités sont encore produits dans la plupart des familles qui disposent de métiers à tisser artisanaux portatifs. Si quelques teintes synthétiques sont venues renforcer le panel des coloris, les teintes de base, dont l’indigo, sont encore produites localement à l’instar des fibres de coton ou de chanvre.
Chaque peuple, chaque sous-groupe possède son type de vêtement, sa technique de broderie, ses motifs, ses couleurs et les marchés locaux offrent une explosion de coloris et de formes…
Isolés, les peuples des montagnes ont préservé beaucoup de leurs traditions et de leurs croyances basées sur l’animisme, le culte des ancêtres et le respect des grands équilibres naturels et sociétaux.
Pourtant, les projets routiers s’enfoncent toujours plus loin dans les vallées, les cultures de rentes, notamment le thé, se développent, la scolarisation obligatoire avec un enseignement uniquement en Vietnamien s’est généralisée… perturbant de plus en plus des cultures et des modes de vie basées sur l’autonomie, l’oralité et le respect des traditions.
Des articles sur cette mission vous seront proposés dans les prochains numéros de votre revue Ikewan.
HV

